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La France doit-elle acheter de la dette publique américaine ?


Jean-Luc Baslé – Le Cercle Les Echos – 12 novembre 2018

La France augmente ses achats d’obligations du Trésor américain. Son stock qui était de 3,8 milliards de dollars en février 2008, s’élève désormais à 118,4 milliards.(a) Compte tenu du risque de récession annoncé pour 2020 par Ben Bernanke, ancien gouverneur de la Réserve fédérale, ces achats se justifient-ils ?

Le rendement financier


Au plan du rendement financier, la réponse est oui. Suite à la décision de la Réserve fédérale de relever son taux directeur en décembre 2015, le rendement des obligations américaines à 10 ans n’a cessé d’augmenter passant de 1,50% en juillet 2016 à 3,25% aujourd’hui. Dans le même temps, les taux allemands ont été négatifs (-0,09% en juillet 2016) avant de remonter à 0,44% aujourd’hui. Non seulement les taux des obligations du Trésor sont plus élevés mais le marché obligataire américain est aussi plus liquide que le marché européen. La décision française se justifie donc.


Le risque financier

Au plan du risque financier, la réponse est plus nuancée. La raison tient à la dette publique américaine qui est non seulement élevé, mais croit exponentiellement. Le volume de la dette a quasiment quadruplé depuis 2000, passant de 5.674 milliards de dollars en septembre 2000 à 21.516 milliards en septembre 2018. Il représente désormais 108% du produit intérieur brut. Il se rapproche de son niveau le plus élevé dans l’histoire américaine : 118% en 1946. S’il y avait alors des raisons qui justifiaient ce niveau, ce n’est plus le cas aujourd’hui – d’où l’inquiétude de certains économistes et institutions internationales.(b) L’inquiétude est d’autant plus grande que la loi Tax Cuts and Jobs, votée par le Congrès en novembre 2017, augmentera le déficit budgétaire, donc la dette américaine, de plus de mille milliards de dollars d’ici 2020.

Cette évolution alarmante a pris naissance à la suite de la crise des subprimes de 2008. En août 2011, S&P, une des trois grandes agences américaines de notation a abaissé sa note de la dette américaine de AAA à AA+. Les deux autres (Moody’s et Fitch) ont maintenu la leur au niveau le plus élevé (AAA) ce qui surprend au regard de la nouvelle loi. Pour sa part, DAGONG, l’agence chinoise, a abaissé la sienne à son niveau le plus bas (BBB+). Il est permis de penser que ces agences font preuve d’une objectivité toute relative. Il n’en reste pas moins qu’au plan du risque, la décision française est contestable.

Attitude des principaux investisseurs

Premier banquier du gouvernement américain, la Chine a quelque peu réduit son portefeuille d’obligations américaines de 1.246 milliards de dollars en 2015 à 1.165 milliards en août 2018 (c) – une faible réduction (-6.5%), compte tenu de l’opinion de DAGONG. En revanche, le Japon, second banquier des Etats-Unis, a fortement diminué le sien qui est tombé de 1.231 milliards en 2014 à 1.030 milliards en août dernier. Cependant, plus qu’une inquiétude à l’égard du risque américain, il faut y voir une nécessité due à un accroissement constant de la dette nationale entièrement financée par l’épargne japonaise. Pour sa part, la Russie qui détenait 150 milliards d’obligations en 2010, n’apparaît plus dans les statistiques du Trésor américain en 2018. Au rebours de cette tendance, la Grande-Bretagne a accru son portefeuille qui s’élève désormais à 273 milliards contre 55 milliards en juin 2008. En dépit de cette remontée qui se distingue par sa singularité, la part des investisseurs étrangers a baissé quelque peu ces dernières années en valeur relative. Le risque américain ne fait plus l’unanimité d’autant que l’augmentation des taux d’intérêt accroît la charge de la dette, accentuant un peu plus le déficit budgétaire américain.

Conclusion

Au plan financier, l’investissement français se justifie s’il s’inscrit dans le court terme. Une récession aux Etats-Unis est une quasi-certitude. Mais, à l’inverse de la précédente (2008), les autorités américaines seront démunies pour lutter contre celle-ci. Compte tenu de la part de l’économie américaine dans l’économie mondiale, de l’interconnexion des économies nationales et de l’endettement élevé de nombreux pays, il est à craindre qu’elle soit profonde et étendue. Peut-être est-il temps pour la France de songer à vendre ses obligations américaines ?

Mais pourquoi la Chine ne vend-elle pas les siennes ? La réponse a été donnée par John D. Rockefeller, il y a bien longtemps. On lui attribue le commentaire suivant : « si je dois dix mille dollars à ma banque, j’ai un problème. Si je lui dois un million, c’est elle qui a un problème ». C’est la situation dans laquelle se trouve la Chine à l’égard des Etats-Unis. Liquider ses actifs financiers américains conduirait à un effondrement du marché obligataire et du dollar, et donc à une récession, peut-être même une dépression. Elle ne peut défaire sa position que dans le temps : cinq à dix ans, voire d’avantage.

(a)Soit 4,2% du produit intérieur brut prévisionnel 2018 de la France.
(b)Voir aussi l’interview de Christine Lagarde (Les Echos, 9 novembre 2018).
(c)Soit 8,5% du produit intérieur brut prévisionnel 2018 de la Chine.

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1 commentaire

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  • Alain Glon

    Dans une lecture “en creux” de cet avis de Jean Luc Baslé
    -il est inscrit une trajectoire dont nul ne sait où elle peut mener le monde, c’Est Quand ?
    -En appui du sous-tendu, la quasi approbation des positions de Trump par Christine Lagarde interpelle.
    -La montée des taux encore lente conduit la France à une impasse. C’est peut-être ce qu’attend Macron pour s’attaquer à la dépense
    Le Trésor français achete de la dette US…
    Pourquoi ne pas rembourser les siennes !
    Et mieux s’interesser aux siens.
    -Nos ETI trouvent à emprunter… elles poussent leur croissance dans les pays voisins, la France est trop incertaine, le grand international est devenu trop dangereux
    -Les startups trouvent des sponsors qui cherchent des supports sympathiques à leur communication.
    -les entreprises moyennes exposées à la concurrence internationale y compris celle qui nous arrive par le web, par blockchain vont entrer en turbulence. Les professions “réglementées” (protégées) n’y échapperont pas.
    La France ira mieux quand chacune de ses régions, chacune de ses entreprises ira mieux, quand chaque région aura réduit ses dépenses.

    Puisse la Bretagne avoir une stratégie.