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Commerce international : De Bretton Woods à 1929


Ceci est la troisième note que j’écris sur les causes du déficit commercial des États-Unis – déficit auquel Donald Trump a décidé de s’attaquer. Dans la première, j’ai expliqué comment les Américains avaient abusé du système qu’ils avaient eux-mêmes créé en 1944. Dans la seconde, j’ai montré que ce déficit tenait essentiellement à la politique économique des États-Unis. Dans cette troisième, je note que les règles du système international des échanges ayant été bafoués, une crise économique mondiale est inévitable, si Donald Trump met à exécution ses menaces à l’égard de la Chine.

 

Le 15 juin, Donald Trump a imposé un tarif douanier de 25% sur les importations d’acier et d’aluminium. Le 10 juillet, il a décidé de soumettre une liste de produits en provenance de Chine à des taxes punitives. La Chine a immédiatement pris des mesures de rétorsion sur les importations américaines de porc et de soja. De son côté, l’Union européenne, soumise au tarif douanier sur l’acier et l’aluminium, a aussi riposté. Pugnace, comme à son habitude, Donald Trump a récemment déclaré qu’il était prêt à soumettre 500 milliards de dollars de produits chinois à de nouveaux tarifs douaniers Cette guerre commerciale qu’il initie est illégale. Tout désaccord doit être soumis à l’Organisation mondiale du commerce. Elle est aussi irréfléchie et dangereuse. Irréfléchie, car elle se retournera pour partie contre les Américains par l’inflation et le chômage qu’elle créera. Dangereuse, car elle contient en germe le risque d’une escalade, comme celle que connut le monde dans les années 1930, à cette différence près que son effet sera plus dévastateur, quasi-apocalyptique, en raison des liens économiques et financiers qui unissent désormais toutes les nations par le biais de la mondialisation et des chaînes de valeur.

 

La marmite qui reproche au chaudron d’avoir le derrière noir

Nul doute que la politique de la Chine est mercantile. Américains et Européens lui en font grief régulièrement (vol de propriété industrielle, transferts technologiques imposées, barrières non tarifaires, etc.). Inutile d’y revenir. Mais avant de reprocher aux autorités chinoises de dévaluer le yuan ce qui fut vrai un temps mais ne l’est plus aujourd’hui, Donald Trump devrait regarder l’évolution du dollar. Sa valeur effective réelle n’a cessé de se déprécier depuis 1964. Sa remontée récente tient à son statut de valeur de réserve et à la politique de la Réserve fédérale qui relève son taux directeur depuis décembre 2015. Donald Trump ne peut donc reprocher aux Chinois d’abaisser leur propre taux pour affaiblir le yuan et soutenir leur économie. A ce sujet, rappelons que la valeur d’une monnaie est relative puisqu’elle s’exprime en une autre monnaie, en général le dollar, qui elle-même varie en fonction d’un nombre important de facteurs. Il n’y a pas de valeur prédéfinie d’une monnaie. Seul le temps permet de se faire une idée de ce que cette valeur devrait être.

 

Donald Trump oublie également que le déficit commercial américain est d’abord et avant tout dû à la politique économique américaine, comme nous l’avons rappelé récemment. Il oublie aussi que les États-Unis imposent souvent leurs normes par le biais de leurs grandes entreprises qui disposent d’un quasi-monopole mondial dans certains secteurs, lequel monopole tombe sous le coup du Sherman Act, du Clayton Act ou du Federal Trade Commission Act, si ces lois étaient appliquées. Pour justifier leur inaction, les Américains invoquent une distinction fumeuse entre monopoles verticaux et horizons, fruit du cerveau de Robert H. Bork, professeur de droit à l’université de Yale qui élabora cette théorie en 1978. Sur un autre registre, il semble que le président américain ne soit pas informé du formidable pillage de données techniques et économiques auquel se livrent ses services secrets, directement ou par le biais des géants de la toile. Enfin, les Etats-Unis disposent d’un arsenal juridique impressionnant pour imposer leur volonté aux autres nations. La France en a fait les frais. Rappelons aussi que les sanctions économiques imposées sans l’aval des Nations unies, sont des actes de guerre.

 

Le commerce international obéit à des règles

Le commerce international est source de richesse. La preuve en a été apportée tant en Europe qu’au Japon dans l’après-guerre, ainsi qu’en Asie, et plus particulièrement en Chine, avec l’avènement de la mondialisation. Cependant, pour être viable, c’est-à-dire pour tenir dans le long terme, il doit répondre à certaines règles. En tout premier lieu, il doit être équilibré ce qui signifie que les nations doivent en tenir compte dans la définition de leur politique économique pour éviter des surplus ou des déficits commerciaux permanents. Dans un monde rationnel, une chambre de compensation veillerait à l’équilibre des échanges avec une monnaie de réserve pour absorber les à-coups de la conjoncture. C’est le système que John Maynard Keynes proposa à Bretton Woods à l’été 1944. Il ne fut pas écouté. Harry Dexter White, son homologue américain, imposa au monde une nouvelle version du système britannique où le dollar remplaçait la livre sterling. Un fonds monétaire fut créé avec un double objectif : veiller au respect des règles définies dans ses statuts, et assister les états membres en difficulté par un crédit à long terme assorti de conditions pour revenir à l’équilibre.

 

Ce système fonctionna raisonnablement bien mais il souffrait d’un défaut congénital majeur : l’absence d’une monnaie de réserve international indépendante. Cette absence n’était pas rédhibitoire si les Américains avaient donné priorité au dollar et non à leur économie dans la définition de leur politique, comme les Britanniques le firent au 19ème siècle. Si la livre sterling était menacée, ils devaient choisir la récession, c’est-à-dire le chômage pour préserver sa valeur. Fort heureusement, ils disposaient d’un empire dont ils exploitèrent, voire pillèrent les ressources ce qui leur évita d’avoir à faire ce choix. La situation des Etats-Unis est différente. Le cœur de leur empire est l’Europe et le Japon qu’ils choisirent de relever et non d’exploiter à la fin de la Second Guerre mondiale pour éviter qu’une nouvelle crise économique ne conduise à une guerre dans laquelle ils devraient intervenir. Quand donc le dollar fut attaqué à la fin des années 1960 par l’Allemagne qui vendit ses dollars pour de l’or de Fort Knox, Richard Nixon fut placé devant un choix cornélien : sacrifier le dollar ou l’économie américaine. En août 1971, il choisit de lâcher le dollar ne souhaitant pas risquer une récession qui lui aurait coûté les prochaines élections. A partir du moment où le chef se permet des libertés, les membres de l’équipe ne se sentent plus tenus par les règles.

 

Cette licence que se sont autorisée les Américains, prit la forme d’un déficit commercial croissant pour atteindre des chiffres que personne n’aurait imaginé à l’origine du système, tant en valeur absolue qu’en valeur relative. Au plan comptable, le commerce international est un jeu à somme nulle. S’il y a déficit d’un côté, il y a surplus de l’autre. A la liberté que les Américains se sont accordés en matière de déficit correspond une égale liberté en matière de surplus que se sont octroyés l’Allemagne et la Chine. C’est là qu’intervient un effet pervers du défaut congénital de Bretton Woods. Les surplus des nations excédentaires servent à financer les déficits des États-Unis. Il suffit à la Réserve fédérale de créer la quantité de dollars nécessaire pour assurer l’équilibre comptable. La Réserve fédérale est la banque centrale mondiale de fait ce qui, soit dit en passant, invalide la critique de Trump à l’égard de la banque centrale chinoise puisque ses décisions sont en partie dictées par celles de la Réserve fédérale.

 

Le système international ne peut survivre sans règles. Les États-Unis ne respectent ni celles qu’ils ont édictées en 1944, ni celles de l’accord international de 1994 à Marrakech qui créa l’Organisation mondiale du commerce. Donald Trump mettra-t-il à exécution sa décision d’imposer de nouveaux tarifs sur 500 milliards de dollars d’importations chinoises ? S’il le fait, la Chine sera obligée de réagir pour maintenir son image et sa crédibilité sur la scène mondiale. Nous assisterons alors à une répétition de l’escalade que le monde a connue dans les années 1930. La guerre commerciale s’intensifiera entraînant l’économie mondiale dans son sillage. Il faut alors s’attendre à une crise de type 1929. Elle crise sera beaucoup plus sévère, non seulement parce que les échanges commerciaux ont pris une place plus importante dans l’économie mondiale mais aussi parce que toutes les nations seront peu ou prou touchées. Si à l’inverse, la raison prévaut et Donald Trump renonce à ses menaces, la crise sera évitée.

 

Jean-Luc Baslé, 22 juillet 2018

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